Voyance
Certains membres du conseil d’administration des Sceptiques du Québec sont retournés, trois ans plus tard, au Salon international de l’ésotérisme de Montréal. Ils espéraient obtenir des réponses aux questions suivantes : Y aurait-il eu évolution dans les techniques de voyance des praticiens qui y font commerce ? La précision des prédictions ou leur taux de succès se seraient-ils améliorés ? Un bien navrant spectacle les y attendait.
Revenons un peu en arrière. En mars 2003, un groupe de sceptiques tenait un kiosque d’information au 37e Salon international de l’ésotérisme de Montréal. Surpris par leur présence, des centaines de visiteurs étaient venus discuter avec eux ; ils ont pu constater le vigoureux doute des sceptiques sur la voyance, exprimé sans équivoque. Un débat houleux entre un sceptique aguerri et un astrologue évasif a dû aussi en persuader plusieurs du bien-fondé de ce doute. L’impact immédiat demeurait toutefois difficile à mesurer.
En novembre 2006, le conseil d’administration des Sceptiques du Québec décida d’envoyer quelques représentants enquêter incognito sur les pratiques courantes de voyants choisis pour leur compétence – question de mesurer à nouveau la fiabilité de leurs prédictions. Le 44e Salon international de l’ésotérisme de Montréal semblait l’endroit rêvé, tant il fourmille de voyants de tout acabit. Au moins la moitié des 34 kiosques proclamait le pouvoir extraordinaire de son gourou de connaître le futur. Voici le compte rendu de trois consultations.
L’affectif discordant
La cliente sceptique choisit d’abord une voyante d’une quarantaine d’années, en apparence expérimentée ; celle-ci tient d’ailleurs un bureau professionnel à Montréal. On aurait tout lieu de croire que, si la voyante ne peut pas lire directement l’avenir, elle peut à tout le moins discerner quelques éléments clés de la personnalité de sa cliente. Il suffit de quelques observations pointues sur l’habillement, les gestes, le ton et certaines réponses révélatrices à d’habiles questions pour renseigner la voyante sur sa cliente. Pour plus de certitude, elle lui demanda même son âge, souvent indicatif de l’état de santé et des préoccupations d’une personne. Pourtant, la voyante se fourvoya complètement sur la vie personnelle de la sceptique.
Côté amour, la voyante lui dit qu’elle vivait une relation médiocre avec un amoureux en transit au pouvoir magnétique, mais que celle-ci ne durerait pas. Elle lui prédit même le retour de son ex-conjoint. Rien, selon la sceptique, ne pourrait être plus loin de la réalité puisqu’elle vit un amour sans partage avec son bien-aimé depuis près de 15 ans. Sa relation précédente remonte à 20 ans et n’a duré que quelques années – vite oubliées.
Côté amitié, une amie, qualifiée de visage à deux faces, ne mériterait plus sa confiance. La sceptique devrait la laisser tomber en 2007. On verra plus tard si cette prédiction se confirmera et s’il s’agit d’une bonne amie ou d’une simple connaissance – information non précisée.
Côté famille, un fils de son conjoint se mariera en 2007. De cette union naîtra un enfant chéri. Les relations avec sa belle-fille s’amélioreront. Pourtant, en début d’année, aucun mariage n’est prévu et rien n’a transpiré au sujet d’un éventuel rejeton. À suivre. Autre prédiction, son père subira les conséquences de son alcoolisme ; lorsqu’il décédera, sa mère, éplorée, mourra peu après. Prédiction fausse, puisque son père est décédé il y a quatre ans à l’âge de 96 ans et qu’il buvait peu. Sa mère vit toujours.
Côté santé, la prédiction de la voyante prend plutôt l’allure d’une recommandation, soit de faire attention à son cœur et à ses poumons. Elle a bien raison, ce sont deux organes importants dont il faut toujours prendre bien soin.
Côté loisirs, elle lui prédit d’abord une merveilleuse croisière dans le Sud. Cette prédiction ne se trouve pas du tout dans les plans de la sceptique, puisqu’elle a peur de l’eau, ne sait pas nager, souffre de claustrophobie et a facilement le vertige. De plus, les activités sociales de croisière l’ennuieront sûrement. Elle prédit aussi que la sceptique voudra changer la couleur des murs de sa maison et entreprendra bientôt de les repeindre. Erreur ! La sceptique est très satisfaite des coloris actuels et ne prévoit pas un tel projet pour de nombreuses années. Autre prédiction précise, sans doute trop précise, elle changera sa vielle voiture bientôt, car celle-ci fait des bruits inquiétants. Elle s’achètera une Ford ou une Honda d’une couleur autre que blanche. Prévision totalement fausse puisque la sceptique roule dans une Toyota presque neuve à la fiabilité légendaire.
Comme on peut le constater, cette voyante n’a pas craint de s’aventurer dans des prédictions risquées. Elle a ainsi très clairement démontré l’absence de tout don de clairvoyance. On peut s’interroger sur le succès allégué de sa pratique professionnelle…
Le positif rassurant
Le deuxième voyant que la sceptique rencontra semblait posséder toutes les compétences. Il pratique la clairvoyance depuis plus de dix ans ; il a écrit plusieurs livres sur la voyance ; il participe à des émissions radiophoniques et signe des articles dans des revues populaires à grand tirage. Toutefois, sa performance au salon de l’ésotérisme déçut grandement la sceptique. Il semblait distrait et préoccupé, pas vraiment à son affaire. Il lui a fait peu de prédictions concrètes, entrecoupées de longs silences, pour un tarif tout de même assez onéreux (40 $), étant donné les quinze minutes que dura la consultation.
Sa stratégie semblait bien campée dans des bilans exclusivement positifs. Il déclara à la sceptique qu’elle mènerait une vie paisible et qu’elle aurait assez d’argent pour très bien vivre. Continuant à brasser sans cesse des cartes de tarot, il poursuivit en lui assurant une vie en bonne santé avec le parfait amoureux. Il confirma que sa retraite avait été bien planifiée et que, comblée, elle ne rencontrerait pas de difficultés financières. La sceptique jugea que tout cela était bien rassurant – avec autant de positif, on ne peut que faire plaisir.
Il se risqua toutefois à une prédiction plus précise, compte tenu qu’elle avait certains talents musicaux cachés, il lui recommanda de faire de la musique. Bien que la sceptique apprécie certains airs de musique, elle en écoute peu et, surtout, elle considère n’avoir aucun talent musical particulier, ni vocal, ni instrumental. Aucun de ces talents musicaux ne s’étant manifesté jusqu’à présent, elle ne prévoit pas s’adonner à faire de la musique. On peut conclure que le voyant, en tentant d’être plus précis, s’est lourdement trompé.
Le paumé délirant
Bien que sans illusion sur la compétence des voyants, j’ai pensé me soumettre, naïvement, à une lecture des lignes de la main. Les paumes représenteraient le canevas sur lequel serait inscrit toute une vie, passée, présente et à venir. Pour la modeste somme de 25 $, le chirologue analyserait non pas une, mais les deux mains ! Cette procédure garantirait une vue en profondeur de différents aspects de la vie d’une personne, présents sur l’une ou l’autre main.
Comme environ la moitié des voyants du salon, celui-ci s’exprima en anglais, puisqu’il connaissait peu ou pas le français. Il déclara d’emblée que j’étais un homme « fort », sans préciser de quelle force il s’agissait. Cette flatterie passée, il se trompa sur toute la ligne. Il prétendit que les lignes d’une main indiquaient que j’avais quatre enfants, deux filles et deux garçons, alors que je n’ai que trois fils. Après s’être informé du diabète dans ma parenté, il me prédit que j’en souffrirais vers l’âge de 70 ans. Faux calcul, puisque j’en souffre déjà et que je n’ai pas encore atteint cet âge vénérable.
Il me révéla également que je ne rencontrerais l’âme sœur qu’à 70 ans. Pourquoi un si long délai, me suis-je exclamé ! Il se ravisa alors pour me donner un espoir raisonnable de rencontre amoureuse durable vers 60 ans. Il était complètement dans l’erreur puisque je vis déjà agréablement en couple depuis 15 ans.
C’est alors qu’il dérapa complètement. Il me révéla que j’avais déjà vécu quatre vies antérieures ! Il ajouta, devant mon réel désarroi, qu’elles étaient heureusement toutes en tant que « mâle ». À quelle époque aurais-je déjà vécu, me suis-je enquis ? Sur une période de presque 4000 ans, m’a-t-il répondu, en précisant la fourchette des années, 2000 av. J.-C. à 1800 ap. J.-C. De telles élucubrations me consternèrent. Heureusement, la consultation touchait à sa fin.
Conclusion
Les compétences extralucides annoncées ne garantissent aucunement la justesse des prédictions. La technique des voyants semblait sommaire, demander premièrement l’âge du client et, sur cette base, dire n’importe quoi avec l’espoir que le client ne se souviendra que des bons coups, ou encore flatter et ne prédire que du positif pour mettre le client de bonne humeur. Les résultats ont été à la mesure de ces méthodes grossières, prédictions erronées ou insipides. Ces voyants auront réussi à faire mentir la citation qu’on attribue à Voltaire : « Un voyant ne saurait se tromper tout le temps ».