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Le délire apocalyptique

La croyance en une extinction imminente de l’humanité relève de la folie religieuse. Mais n’y a-t-il pas, à moyen ou à long terme, raison de s’inquiéter ?

Jusqu’à présent, aucune prédiction de fin du monde ne s’est révélée exacte : notre propre existence en fait foi. Ces vaines prophéties catastrophistes méritent-elles qu’on leur accorde même un temps de réflexion ? L’ampleur du phénomène et son impact psychologique sur une bonne partie de la population justifient sans doute qu’on s’y attarde.

Scénarios apocalyptiques

Les prédictions de fin du monde sont souvent qualifiées d’apocalyptiques. Ce concept provient de la Bible, plus précisément du dernier livre de l’apôtre Jean : l’Apocalypse. Ses dernières pages racontent une fin du monde catastrophique, le châtiment des « méchants » en enfer et le triomphe des « élus » au Ciel ou dans un nouveau « paradis » terrestre, à la suite du Jugement dernier.

D’autre part, l’imminence présumée du retour de Jésus-Christ constitue un thème récurrent dans les évangiles. La venue du « Fils de l’homme » serait proche : « Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive (1). » L’idée du repentir, car « le Royaume des Cieux est tout proche (2) », apparaît d’ailleurs au moins sept fois dans les évangiles. Nul doute qu’une telle répétition interpelle les croyants – surtout ceux qui espèrent un changement radical de pénibles conditions de vie.

Plusieurs termes populaires, autres qu’« apocalypse », font référence à une fin du monde catastrophique. Armageddon est souvent cité, il représente l’endroit biblique où aurait lieu la bataille finale entre le bien et le mal. Le jour du Jugement dernier (Doomsday) y fait aussi allusion, de même que le « Ravissement » ultime (Rapture) pour les élus suivant le retour du Christ.

Liste partielle des prédictions

La fin du monde a déjà été officiellement prédite des centaines de fois. Wikipédia a répertorié environ deux cents de ces prédictions (3), en nous prévenant que la liste présentée est sûrement incomplète. On en compte autour d’une centaine pour la période allant de 1900 à 2012, les plus récentes prophéties étant plus facilement repérables.

Elles proviennent surtout d’astrologues, de prophètes, de fondateurs de religions, de papes, de prédicateurs et même parfois de scientifiques. Les dates annoncées se fondent en grande partie, semble-t-il, sur les prémonitions de leurs découvreurs et reposent souvent sur des interprétations particulières de lectures bibliques. Rarement sont-elles des extrapolations de mathématiciens ou de scientifiques, comme dans le cas de retour catastrophique de comètes, par Jacob Bernoulli et Camille Flammarion, entre autres savants.

Isaac Newton, le célèbre mathématicien et physicien anglais, inventeur du calcul différentiel et concepteur de la théorie de la gravitation, s’intéressa, surtout à la fin de sa vie, à l’exégèse biblique. Ses savants calculs, basés sur les livres de l’Apocalypse et de Daniel, placèrent la fin du monde (3) « clairement » après l’an 2060. Il nous resterait encore, selon lui, quelques années avant la catastrophe (4) (ou la libération) finale...

La rationalisation d’échecs répétés

Étant donné l’échec total de ce genre de prédictions – jusqu’à ce jour –, les prophètes de malheur, s’ils ont daigné s’expliquer, l’ont souvent fait en prétextant de bêtes erreurs de calcul ou en alléguant que leurs supplications avaient évité le pire – cas typique de réduction de la dissonance cognitive. Voici un exemple récent d’une saisissante défaillance prophétique.

Devenu prédicateur, Harold Camping, homme d’affaires américain propriétaire de plus d’une centaine de stations de radio religieuse, a annoncé la fin du monde trois fois au cours des vingt dernières années. En 1992, à la suite d’un décodage laborieux et secret de messages numériques de passages bibliques choisis, il annonça le « Ravissement » ultime (Rapture) pour le 6 septembre 1994.

Lorsque cette date passa sans événement spécial, il invoqua une petite erreur de calcul et se remit au travail. Ses efforts portèrent leurs fruits et, quelques années plus tard, il indiqua que le Ravissement arriverait le 21 mai 2011 et la fin du monde cinq mois plus tard, soi le 21 octobre 2011.

Plusieurs de ses fidèles disciples, convaincus de la justesse de sa prédiction, lancèrent, à leurs frais semble-t-il, une campagne de publicité massive. Au début de mai 2011, 100 millions de brochures, traduites en 61 langues et annonçant la prédiction, avaient été distribuées aux États-Unis et à l’étranger, ainsi que 5 500 panneaux d’affichage (5). Les médias n’eurent d’autre choix que d’y faire écho.

Pourtant, rien de particulier ne se produisit le 21 mai. Camping admit qu’il s’était sans doute trompé sur la nature même du Ravissement, qui devait être d’ordre spirituel plutôt que matériel. Il soutint néanmoins que la fin du monde arriverait « probablement » le 21 octobre, comme il l’avait prévu. Préparait-il sa déconfiture ? Il a bien fait, puisque la fin du monde n’était pas non plus au rendez-vous ce jour-là. Il se rendait maintenant compte, admit-il alors, qu’il n’était pas raisonnable de dire à Dieu ce qu’il devait faire...

Une idée populaire

Après autant de retentissants échecs, de telles prédictions devraient n’avoir aucune crédibilité. Toutefois, un sondage Ipsos/Reuters (6) effectué au printemps 2012 démontre le contraire ! La croyance en une fin du monde advenant durant sa vie serait partagée par une personne sur sept dans le monde et au moins une personne sur cinq aux États-Unis. De plus, une personne sur dix dans le monde pense que cela pourrait arriver en 2012, selon une interprétation du calendrier maya. Ce sondage compte plus de 16 000 répondants dans une vingtaine de pays.

Précisons que ces réponses ne font pas la distinction entre les diverses raisons de croire à une fin du monde prochaine. Elles pourraient être de nature religieuse, cosmique, climatique, économique ou autre. Toutefois, le fait qu’une personne sur dix relie cet événement au calendrier maya indique certaines dispositions ésotériques et la grande influence des médias sur la pensée populaire.

Et pour cause, des dizaines de milliers de sites Internet font référence à une fin du monde possible en 2012. Plusieurs récentes productions ont tablé sur le chiffre « 2012 », accompagné d’un message catastrophique dans leur titre et sur leur pochette, sans compter les dizaines de films représentant des cataclysmes de fin du monde produits durant les dernières décennies.

Amazon.com, le site de vente de livres en ligne le plus populaire, offre des centaines de titres à ceux qui font des recherches d’ouvrages d’après les mots-clés « apocalypse », « doomsday » et « armageddon », couplés avec l’année 2012. On peut supposer qu’il s’agit là de livres récents qui connaissent un certain succès.

Profitable illusion

Il n’y a pas que les producteurs de films et les auteurs de livres qui profitent de la crainte irraisonnée de la destruction future de notre planète. Des gourous de tout acabit récoltent beaucoup d’argent d’adeptes qui croient que seule son intercession peut les sauver.

Ne faut-il pas aussi accumuler des réserves et se terrer dans un bunker le moment venu ? Les plus riches pourront se cacher dans de luxueux appartements de 2 millions de dollars, aménagés dans des silos souterrains maintenant désaffectés au Nebraska ou au Kansas (7) ; ces derniers devaient servir au lancement de missiles au siècle dernier. Les moins riches pourront peut-être se payer un bunker personnel à 50 000 $ l’unité et y stocker de la nourriture pour six mois ou un an, et des armes pour repousser les intrus.

Selon plusieurs tenants de la vérité de l’Apocalypse, certains lieux pourraient être épargnés de la fureur de la catastrophe appréhendée. Le petit village (200 habitants) de Bugarach en France retient l’attention. Il se trouve près du pic du même nom, lieu prétendument visité par des extraterrestres, qui s’y réfugieraient aussi, advenant le cataclysme universel ; on y trouverait les portes vers d’autres mondes. Des dizaines de milliers de visiteurs s’y rendent depuis quelques années (8). Parions que l’année 2012 sera la plus occupée et la plus rentable pour les commerces locaux.

Les dérives religieuses

Les prédictions de fin du monde trouvent un terrain fertile chez certains croyants de presque toutes les religions, surtout celles d’origine abrahamique ou issues de sectes fermées sur le monde. Ceux qui pensent détenir la Vérité sur l’univers estiment souvent qu’ils sont les seuls à mériter d’être « sauvés ».

Cette attitude tend à resserrer les rangs des fidèles et à donner encore plus d’ascendant au gourou, qui ne se prive pas d’exercer son pouvoir accru. Un excès de confiance qui a conduit à plusieurs suicides collectifs sectaires récents (9), entre autres :

* L’Ordre du temple solaire – 76 morts en France, en Suisse et au Canada

* Les Davidiens – 87 morts à Waco, au Texas

* Le Temple du peuple de Jim Jones – 914 morts en Guyane

L’emprise qu’exerce sur ses disciples le chef d’une secte n’a heureusement pas souvent des conséquences aussi dramatiques. Toutefois, une vision apocalyptique « mal » comprise augmente les risques de dérapage suicidaire : on aurait le choix entre une mort ignoble à la suite d'un cataclysme ou une mort glorieuse vers une nouvelle vie spirituelle.

Autres catastrophes possibles

Il n’est pas nécessaire de croire en une lecture littérale de la Bible, à un prophète illuminé ou à certaines interprétations alarmistes du calendrier maya pour craindre une fin du monde prochaine.

De nombreux cataclysmes cosmiques pourraient aussi nous frapper. Mentionnons la chute brutale d’un astéroïde de plusieurs centaines de mètres de diamètre, l’explosion rayonnante d’une supernova suffisamment proche de la Terre ou encore un insidieux trou noir baladeur prêt à nous engloutir. Ces dangers provenant de l’espace ont été jugés par les astronomes soit totalement négligeables, soit pratiquement impossibles. Cependant, ils en troubleront plusieurs, à mesure que seront vulgarisées nos connaissances astronomiques.

La Terre elle-même n’est pas aussi sûre qu’on pourrait le croire. Une gigantesque éruption volcanique pourrait, par ses cendres dans l’atmosphère terrestre, refroidir la planète au point d’y anéantir presque toute vie. Un énorme tsunami pourrait inonder des villes côtières en faisant des ravages importants dans la population. Un nouveau virus mortel et hautement contagieux pourrait décimer la population humaine.

Ce que les propres habitants de la Terre pourraient lui faire subir ne manque pas non plus de diversité. Qui n’a pas entendu parler de la menace omniprésente de guerre nucléaire des années 1960 ? Possibilité toujours réelle aujourd’hui, car un plus grand nombre d’États possède l’arme atomique (ou la posséderont sous peu). Une attaque terroriste de nature biologique représente aussi une menace permanente.

Réchauffement climatique et pénurie de ressources demeurent également des sources de bouleversements, mais à plus long terme. N’oublions pas non plus les crises financières, dévastant l’économie mondiale et causant une fulgurante hausse des prix. Toutefois, rien de cela ne semble ni fatal, ni inévitable, ni insurmontable.

Au-delà du délire

Les raisons d’avoir peur sont multiples. Et rien ne vend mieux que la peur. Les médias de la planète le savent bien ; ils nous inondent d’images de catastrophes spectaculaires sur les chaînes de nouvelles en continu et sur Internet.

Par ailleurs, tous les désastres n’ont pas la même probabilité de nous toucher tous également. Épidémies dévastatrices, explosion subite de centrales nucléaires ou attaques terroristes massives nous menacent beaucoup moins que de se tuer en tombant d’une échelle ou de mourir dans un accident de voiture.

La probabilité que des cataclysmes cosmiques ou terrestres nous anéantissent doit être évaluée de façon rationnelle et scientifique. Les médias n’ont ni le temps ni l’intérêt de faire cette analyse, qui émousse considérablement le côté alarmiste de la nouvelle spectaculaire. Ils feront même rarement allusion aux nombreux échecs passés d’annonce de fin du monde.

Scepticisme et évaluation critique des faits sauront sans doute mieux nous réconforter qu’une croyance délirante ou une stupéfaction paralysante. Misons sur l’intelligence humaine pour mesurer correctement la probabilité des catastrophes possibles et sur son ingéniosité à les prévoir et à les contrer.

Notes

1. Mathieu 24:27-34, 25:40-46.

2. Mathieu 3:2.

3. Wikipédia : http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_dates_predicted_for_apocalyptic_events

4. NEWTON, Isaac. Observations upon the Prophecies of Daniel, and the Apocalypse of St. John, 1733 (selon Wikipédia – note 3).

5. Religion in the News, printemps 2012 : http://caribou.cc.trincoll.edu/depts_csrpl/RINVol14No1/Oops!.htm

6. Sondage Ipsos/Reuters, mai 2012 : http://www.reuters.com/article/2012/05/01/us-mayancalendar-poll-idUSBRE8400XH20120501

7. CNN Money, mars 2011 : http://money.cnn.com/2011/03/22/real_estate/doomsday_ bunkers/index.htm

8. Reuters, juin 2011 : http://www.reuters.com/article/2011/06/27/us-france-apocalypse-bugarach-idUSTRE75Q1AK20110627

9. SecuNews, septembre 2011 : http://www.secunews.be/fr/news.asp?ID=1180

2012 - qs079p05