Arguments
Les informations qui nous parviennent sont souvent accompagnées d’argumentations confondantes. Si nous ne détectons pas ces dernières, nous risquons d’accepter comme étant vraies des idées fausses. Revue de certains raisonnements fallacieux, ou des mauvaises raisons de se laisser convaincre.
Nos préjugés, nos champs d’intérêt ou l’émotion du moment prennent parfois le dessus sur l’exactitude de nos descriptions et la qualité de nos conclusions, même quand nous voulons faire preuve de la plus grande objectivité. Nous affirmons, souvent avec assurance, sans avoir vraiment vérifié la véracité de nos propositions. Mais, conscient d’autre part des limites de nos connaissances et de notre raison, ne serait-il pas sage, comme premier réflexe salutaire, de toujours conserver un doute sur la justesse de nos idées et de celles qui sont avancées par d’autres ?
Nous voudrons alors vérifier les faits rapportés et la cohérence de l’argumentation, un processus parsemé de pièges dont il faut connaître le fonctionnement pour réussir à les éviter. Plusieurs auteurs sceptiques ont écrit des guides sur les faux raisonnements qui nous guettent. L’un d’entre eux l’a fait de façon systématique ; il a nommé ces pièges des « effets », autant de perturbateurs du raisonnement.
Il s’agit d’Henri Broch, docteur ès sciences et professeur à l’Université Nice Sophia Antipolis. Ce physicien analyse les phénomènes paranormaux depuis des décennies et il en a tiré des règles d’investigation qui s’appliquent à ces phénomènes et à bien d’autres situations. Il a par ailleurs développé le premier enseignement universitaire axé sur le développement de l’esprit critique.
Dans l’un de ses derniers ouvrages (1), il expose, entre autres éléments se rapportant au paranormal, les effets trompeurs de certaines formes d’argumentation et de présentation des faits. Tentons d’en décortiquer l’essentiel.
Effet bof
Lorsque deux cas ont la même probabilité, on peut choisir indifféremment l’un ou l’autre. Pile ou face ? « Bof… » L’un ou l’autre côté d’une pièce de monnaie standard fera l’affaire. Il en est tout autrement de la plupart des choix binaires et, à plus forte raison, multiples. Ils n’ont vraisemblablement pas la même probabilité de succès ou de véracité. Entre deux ou plusieurs solutions, ne tombons pas dans le piège selon lequel elles seraient équivalentes ; tentons plutôt de déterminer ce qui les différencie avant de faire son choix.
Effet boule de neige
Une avalanche de détails précis peut conférer une allure de véracité à une histoire somme toute banale, et sans doute exagérée ou carrément fausse – surtout si elle est passée plusieurs fois de bouche à oreille, chacun la racontant à sa façon selon sa compréhension, quitte à l’embellir pour se rendre intéressant, comme l’ont bien montré des études sur la propagation des rumeurs. Chaque élément important d’une proposition exige une vérification, dont le fardeau de la preuve revient à celui qui l’avance. Et évitons les généralisations abusives du genre « tout le monde sait que... ».
Effet escalade
Si on s’investit à fond dans un projet, on trouvera difficile de finalement se rendre compte qu’il se révèle probablement nul. On voudra continuer à lui trouver des qualités subjectives et sans fondement. Notre comportement positif antérieur relié à une activité ou à une décision aura tendance à se perpétuer en négligeant les raisons de l’abandonner, phénomène étudié par la théorie de la dissonance cognitive. C’est plus facile de trouver vraiment sans intérêt un spectacle gratuit plutôt que ce même spectacle pour lequel on aurait payé cher. Nos coûteuses décisions du passé entraînent une escalade émotionnelle qu’il n’est pas facile d’enrayer.
Effet bi-standard
Modifier les règles en cours de route nous assure d’avoir toujours raison, à nos yeux. Les praticiens des médecines douces, par exemple, mentionneront les avis scientifiques favorables à leur pratique, mais passeront sous silence les avis scientifiques contraires ou allégueront qu’ils ne s’appliquent pas. Leur jugement repose sur un double standard. L’incohérence de leurs positions sera sans doute noyée dans un flot de paroles plus ou moins exactes et pertinentes.
Effet petits ruisseaux
Le cumul de petites erreurs et de légères inexactitudes suffit parfois à rendre crédible une théorie qui ne tient pas vraiment la route. Comme de petits ruisseaux créent de grandes rivières, l’accumulation de faux détails donnera l’impression d’une hypothèse solidement établie. Pris individuellement, ces détails sont sans importance et ne méritent pas l’effort requis pour en vérifier l’exactitude. Tous ensemble, ils contribuent à fortifier une thèse émotionnellement attirante. Il suffit pourtant de révéler la fausseté de quelques-uns de ces petits détails pour jeter un doute important sur l’ensemble de la preuve.
Effet bipède
Les causes de notre bipédie ne peuvent en être les effets aujourd’hui observés, tels les pantalons ou les paires de chaussures. Nous prenons alors l’effet pour la cause. Nous raisonnons à rebours. Cette confusion n’est pas toujours aussi évidente. Elle sert souvent à justifier des positions erronées. L’ignorance des esclaves ne découlait pas du fait qu’ils étaient intellectuellement inférieurs, mais parce qu’on leur refusait l’instruction pour mieux les contrôler. Les thèses racistes et sexistes s’appuient souvent sur des états de fait qui sont des effets des politiques qui les ont causés.
Effet cerceau
Le raisonnement circulaire fait reposer la démonstration d’une affirmation sur la prémisse qu’elle est déjà prouvée vraie ; c’est le sophisme de la pétition de principe. Un bon prophète fait des prédictions qui se réalisent : ses prédictions se réalisent parce qu’il est un bon prophète. Avant de déclarer qu’il est un bon prophète, on doit vérifier que ses prédictions se réalisent précisément, qu’elles ne sont ni trop générales ni très probables, qu’elles n’ont pas été faites a posteriori et qu’elles n’ont pas été sélectionnées en regard de leur succès (les échecs n’apparaissant pas au tableau).
Effet puits
Des phrases creuses, mais dans l’ensemble positives, sauront gagner notre adhésion, même si, par elles-mêmes, elles ne veulent rien dire. Nous leur donnons un sens relié à nos champs d’intérêt et à nos préoccupations. Ainsi, des sujets se reconnaissent bien dans la même vague description de leur personnalité, surtout si on leur laisse croire qu’elle correspond à leurs traits individuels. C’est l’« effet Forer », appelé aussi « effet Barnum » et, plus classiquement, « effet d’autovalidation subjective ». Ce type de manipulation a été mis à l’essai avec un taux de réussite d’environ 70 %.
Exemple : « Vous avez besoin d’être aimé et admiré, et pourtant vous êtes critique avec vous-même. Vous avez certes des points faibles dans votre personnalité, mais vous savez généralement les compenser. » (Bertram Forer) Voilà une description qui s’applique à la majorité des gens ! Prisée par les astrologues et les voyants, cette approche est aussi habilement utilisée par les politiciens pour nous faire émotionnellement adhérer à leur discours.
Effet impact
L’usage de certains mots plutôt que d’autres tend à modifier le message perçu. L’attaquant, soucieux de son image, préférera l’expression « dommages collatéraux » à « massacre de civils ». Le camp des victimes choisira le second terme pour émouvoir l’opinion mondiale au triste sort frappant ses ressortissants. L’impact des mots choisis dans cet exemple ne doit pas nous empêcher de demander des précisions pour mieux comprendre l’ampleur du désastre, les précautions prises pour l’éviter et les intentions des deux camps.
Effet cigogne
Le fait que les nids des cigognes augmentent et diminuent au même rythme que la population n’implique pas qu’elles amènent les nouveau-nés, comme le veut une légende racontée aux enfants. De même, une corrélation observée entre deux variables ne signifie pas nécessairement que l’une est la cause de l’autre. Elles peuvent être reliées à une troisième variable qui est la véritable cause de l’accroissement corrélé entre les deux précédentes. Autre exemple, la longueur des pieds et la compétence en mathématiques peuvent être corrélées, mais elles sont toutes deux causées par un troisième facteur : l’âge de l’enfant.
Effet paillasson
Essuyons-nous nos pieds sur le paillasson, comme nous le recommande textuellement l’écriteau à la porte d’entrée, ou plus exactement essuyons-nous nos chaussures ? Dans cet exemple, le choix du mot « pied » est compris par tous. Toutefois, ce type d’imprécision bénigne peut entraîner de graves erreurs. On croit surveiller les « pieds » d’un médium, alors qu’on ne touche qu’à ses chaussures, desquelles il peut extraire ses pieds pour nous jouer un tour.
C’est un effet fondamental des fausses prétentions. On peut dire qu’un produit a été « testé scientifiquement », sans mentionner qu’il n’a pas passé le test. Le fait que l’homéopathie soit utilisée depuis des centaines d’années ne prouve pas son efficacité. Même remarque pour l’acupuncture, qui existe depuis des millénaires. Ces mots proposent subrepticement une conclusion trompeuse.
Remettons en question et vérifions
De nombreuses formulations peuvent nous induire en erreur sur la validité des propositions qu’elles soutiennent. Il sera utile de nous poser la question suivante à leur sujet : « S’agit-il d’un effet bof, d’un effet boule de neige, d’un effet escalade ? » L’essentiel de cette démarche critique repose sur quelques principes de base.
D’abord, il faut éclaircir le sens de chaque terme significatif de la proposition. On évitera ainsi les malentendus inhérents à l’imprécision des mots et aux raccourcis tendancieux. Toute confusion pratiquement éliminée, on pourra procéder au point suivant sans se perdre dans de faux débats.
C’est l’étape de la vérification de la cohérence de l’argumentation. Une bonne connaissance des effets perturbateurs du raisonnement aidera à détecter les insuffisances de la formulation proposée et à y remédier, s’il y a lieu. Y a-t-il aussi des prémisses cachées qui méritent d’être rejetées ou remplacées ?
Ces étapes préliminaires doivent être suivies d’une vérification des faits avancés pour soutenir la conclusion. Corroborations indépendantes du domaine d’applicabilité de ces faits et de la fiabilité des sources y tiennent un rôle important.
Un dernier point : l’hypothèse avancée permet-elle de faire des prédictions empiriques ? Sinon, elle pourrait être infalsifiable, donc probablement sans conséquence. Si oui, empressons-nous alors de les vérifier. Une évaluation objective des résultats d’expériences, répétées indépendamment par divers chercheurs, saura – provisoirement – nous convaincre.
1. BROCH, Henri. Comment déjouer les pièges de l’information, Éditions book-e-book, 2008.