Arguments

L’argumentaire social

Certains enjeux de société suscitent des propositions ardemment débattues. Comment leur examen se compare-t-il à l’étude des hypothèses avancées dans le domaine scientifique ? Peut-on espérer des succès aussi manifestes que ceux atteints par la technologie ?

Faut-il interdire le port de signes religieux aux enseignants ? Est-il moral de manger de la viande ? Les débatteurs de ces questions sociales avanceront des argumentaires opposés avec autant de conviction que de verve, en ignorant souvent les arguments adverses. À quel point l’argumentaire social se rapproche-t-il de la preuve scientifique formelle ? Distinguons leurs éléments essentiels.

La valeur d’une hypothèse scientifique repose sur sa capacité prédictive. Si elle prédit correctement et de façon répétée les résultats escomptés, nous pouvons conclure qu’elle décrit bien le fonctionnement de la réalité particulière examinée.

Un argumentaire social suit une approche un peu différente de celle d’une hypothèse scientifique. Il soutient une thèse qui, pour être crédible, doit avoir une certaine valeur prédictive, mais aussi reposer sur des principes éthiques largement acceptés.

Bien comprendre les similitudes et les différences entre ces deux types d’argumentaires nous aiderait sans doute à porter plus d’attention aux arguments sociaux de nos opposants, et ainsi à améliorer les nôtres. Rappelons qu’un argument tente de convaincre en apportant des raisons justifiant une conclusion.

L’hypothèse scientifique

Plus une hypothèse scientifique remporte avec succès de tests visant à la valider, plus nous avons confiance en elle. Ainsi, personne ne doute de la loi universelle de la gravitation, telle qu’énoncée par Newton il y a plus de trois siècles. Elle décrit très bien le mouvement des objets sur Terre et, dans l’espace, le mouvement des planètes et des étoiles.

Elle a bien sûr été raffinée par la théorie de la relativité d’Einstein pour de très grandes vitesses et de très grosses masses qui affectent le passage du temps. La précision du positionnement GPS, par exemple, dépend de cet indispensable raffinement. Toute hypothèse scientifique doit donc pouvoir être confirmée ou infirmée par l’observation ou l’expérimentation physique.

Une théorie scientifique n’a pas de valeur morale en soi. Elle décrit comment fonctionne le monde matériel. Nous pouvons utiliser les lois physiques ainsi découvertes pour mieux le comprendre et concevoir toutes sortes d’appareils que nous jugeons utiles. La technologie peut nous faciliter la vie, comme les voitures, ou semer la mort, comme la bombe nucléaire. Seul l’objectif poursuivi dans l’utilisation des principes physiques peut être considéré comme étant moral ou immoral.

L’argumentaire social

L’argumentaire social ressemble en partie à une hypothèse scientifique médicale. Il s’applique à des individus qui partagent certaines caractéristiques, mais qui diffèrent sur bien d’autres aspects. De même, un médicament ne guérira pas tous les patients souffrant d’une même maladie. Seulement une partie des malades seront soulagés ; les autres le seront partiellement, ou même pas du tout. Et tous sont susceptibles de ressentir divers effets secondaires plus ou moins graves.

Une hypothèse à propos d’enjeux de société n’atteindra l’objectif poursuivi que pour une certaine partie de la population. Elle pourrait avoir des effets nocifs pour d’autres groupes ou pour des individus particuliers. Par exemple, interdire le port d’un signe religieux pour les enseignants affecte différemment certains enseignants, certains enfants et certains parents. La variété des effets d’une politique sociale sur une population donnée est même sans doute plus grande que dans le cas d’un médicament.

Pour des raisons éthiques, de temps ou d’argent, on ne peut souvent pas directement tester une hypothèse sociale. On peut parfois le faire sur un tout petit groupe, mais sera-t-il représentatif de l’ensemble de la population ? On peut aussi la comparer à l’application de mesures sociales semblables dans d’autres régions ou, historiquement, à d’autres époques. Toutefois, il sera sans doute malaisé d’extrapoler à partir de cultures ou de périodes différentes.

En plus de tenter de prédire comment différents groupes de la société seront affectés par l’application de certaines mesures, l’argumentaire social vise une « amélioration » de la condition de groupes précis de la population. L’amélioration proposée sera couramment soutenue par des principes de justice, d’équité ou de vie harmonieuse en société. Ces principes sont souvent l’objet de vifs débats sur la valeur morale des objectifs souhaités et de leurs effets positifs ou négatifs sur les droits de différents segments de la population.

Limites incontournables

Comment peut-on évaluer la valeur prédictive d’une mesure sociale ? Il y a bien sûr l’ensemble des articles scientifiques pertinents publiés dans des revues sociales reconnues pour leur rigueur scientifique. Bien souvent, de tels articles traitant précisément de la thèse avancée n’existent pas. Par exemple, y a-t-il des articles sur l’effet que pourrait avoir sur les élèves un enseignant portant ou non un signe religieux ou convictionnel particulier ? Bien souvent, on doit se contenter d’une présomption raisonnable de l’effet potentiellement produit chez certains élèves… Et cette présomption est naturellement sujette à contestation.

Comment juger de l’importance de la valeur morale de l’objectif visé ? Il reposerait sur certains principes éthiques acceptés par tous. Par exemple, la liberté de conscience de l’élève qui doit former son esprit critique ou encore son ouverture à une tradition religieuse différente de la sienne. L’argumentaire de l’un ou l’autre débatteur reposera inévitablement sur son interprétation des principes éthiques qui soutiennent le mieux sa position et il aura tendance à en négliger d’autres.

Il faut aussi ajouter la question des droits de la personne, tels que décrits par les chartes nationales en la matière, soit la liberté de conscience, de religion, d’expression… et la non-discrimination en vertu du sexe, de l’orientation sexuelle, de l’origine ethnique, etc. Puisque les droits d’une personne peuvent entrer en conflit avec ceux d’une autre et que ces chartes ne prévoient pas de préséance d’un droit sur un autre, un jugement contestable devra être exercé dans leur application.

La qualité de l’argumentaire

Certaines règles logiques peuvent heureusement aider à évaluer les arguments avancés. À défaut d’avoir des données précises sur les effets escomptés d’une mesure sociale, l’argumentaire proposé tient-il la route ? Contrevient-il à certains principes de base qui le relégueraient dans la classe des arguments fallacieux ? Fait-il appel à certains sophismes qu’on doit tous tenter d’éviter ?

D’abord, un argument ne peut se contredire lui-même dans sa formulation ni contredire d’autres arguments faisant partie de l’argumentaire présenté. Un souci de cohérence est essentiel. De plus, il faut déterminer s’il s’oppose à des faits généralement acceptés, par exemple le fait que tous les humains soient mortels ou qu’aucun mort ne soit jamais revenu à la vie.

La conclusion découle-t-elle nécessairement des prémisses, comme dans l’exemple du syllogisme classique « Tous les humains sont mortels – Socrate est un humain – donc Socrate est mortel » ? Ou le contre-exemple : « Tous les poissons sont mortels – Socrate est mortel – donc, Socrate est un poisson » ? Sûrement pas : l’ensemble des mortels inclut notamment les plantes, les chiens et les humains, pas seulement les poissons ! Un diagramme de Venn clarifie le degré d’inclusion et d’exclusion de chaque ensemble d’éléments semblables (voir tableau 1).

L’argument présenté souffre-t-il d’un sophisme commun (1) ? Par exemple, un appel indu à la tradition, à la nature, à la majorité ou à l’autorité. Tente-t-il de recourir à certains pièges de l’information (2) en faisant appel à des effets trompeurs (tableau 2) ? Déforme-t-il les propos de l’opposant pour mieux les réfuter ? Exige-t-il que l’opposant prouve le contraire de ce qui est avancé sans preuve ? Exagère-t-il les conséquences de façon caricaturale ? Recourt-il à des analogies injustifiées ? S’attaque-t-il à la personne plutôt qu’à ses arguments ?

Même si on ne peut pas clairement réfuter les affirmations d’un opposant, on peut clairement dénoncer son usage d’arguments fallacieux. Et essayer de se garder soi-même de les utiliser.

Argumentaire vérifiable et de qualité

Tout comme l’hypothèse scientifique, l’argumentaire social doit proposer une thèse finalement vérifiable dans la réalité, même si elle n’a jamais déjà été testée auparavant dans son ensemble pour une culture et une époque donnée. Elle doit aussi satisfaire des critères éthiques généralement acceptés, tout en ne dérogeant pas trop à d’autres.

Si des études corroborant la thèse avancée font défaut, l’examen de la structure argumentative pourra offrir des motifs raisonnables d’accepter ou de rejeter cette thèse. Une logique défaillante ou l’usage d’arguments fallacieux, tels les sophismes, suggèrent une révision de l’argumentaire ou son abandon.

Notes

1. BERNARD, Olivier. Les arguments santé qui n’ont pas d’allure, compte-rendu de conférence par Louis Dubé. Québec sceptique no 96, pages 57-66. Voir aussi la description de quelques sophismes à la fin du chapitre 4 de ce livre.

2. BROCH, Henri. Comment déjouer les pièges de l’information, Éditions book-e-book, 2008. DUBÉ, Louis. Effets trompeurs. Québec sceptique no 80 pages 5-7. Résumé des « règles d’or de la zététique » par Henri Broch. Une description de ces "effets trompeurs" se trouve au chapitre 5 de ce livre

2019 - qs100p05