Laïcité
Une récente loi québécoise est vivement contestée : celle de l’interdiction du port de signes religieux par les fonctionnaires provinciaux en position d’autorité, incluant les enseignants — naturellement pendant l’exercice de leurs fonctions. Les camps pour ou contre avancent des arguments qu’ils estiment déterminants. À quel point le sont-ils ? Revue de certains arguments présentés de part et d’autre.
Pour bien comprendre les arguments invoqués, tentons de déterminer les faits et les principes qui les soutiennent. Examinons aussi la qualité de leur argumentaire en distinguant les différents points de vue. La liste des propositions présentées n’est pas exhaustive. Un choix nécessairement subjectif a dû être fait. Cette analyse essaie de clarifier les enjeux.
La liberté de choix
Au premier abord, une raison invoquée pour soutenir une position peut sembler raisonnable, voire évidente. Bien comprendre ses assises et son impact requiert souvent un temps de réflexion. C’est le cas pour l’objection suivante à l’interdiction du port de signes religieux : « On ne peut quand même pas dire aux gens comment s’habiller ! » N’est-ce pas un choix qui revient à chacun ?
Cette fréquente objection semble d’abord s’appuyer sur la liberté fondamentale de pouvoir se vêtir comme on le souhaite. Notons par ailleurs qu’elle déforme un peu la nature de l’interdiction qu’elle dénonce puisqu’elle omet de mentionner que cette interdiction ne s’applique que dans le cadre de l’exercice d’un travail particulier. L’objection laisse croire que l’interdiction concerne l’ensemble de la vie publique des personnes visées, alors que ce n’est pas le cas.
Ne contrevient-elle pas aussi à certains faits ? La société n’exige-t-elle pas souvent un habillement particulier pour certaines tâches ? Par exemple, elle requiert un uniforme réglementaire pour les policiers, les pompiers, les soldats, les infirmières, les juges, les avocats ou les travailleurs de la construction (casque et chaussures). On dit donc déjà aux gens comment s’habiller dans l’exercice de certaines fonctions. Dans tout travail, on exige également une tenue propre et décente.
Nous acceptons tous que la liberté de porter ce qu’il nous plaît ne puisse être totale. Au nom de la liberté de religion ou de la liberté de conscience, est-il raisonnable d’accepter ou d’interdire le port de signes religieux ?
La liberté de religion
On avance que l’interdiction du port de signes religieux limite la liberté de religion de certains employés de l’État. Toute personne a le droit de manifester sa religion où qu’elle soit, y compris au travail, affirme-t-on. C’est un droit fondamental garanti par les chartes des droits. On ajoute aussi : que les institutions doivent être laïques, pas les individus, et que le port d’un signe religieux n’affecte pas la qualité du service rendu. Ce travail doit naturellement se faire sans prosélytisme religieux, que l’on porte ou non un signe religieux.
Cependant, on laisse entendre que ce droit est total, alors que ce n’est pas le cas. Par exemple, la Cour suprême a interdit la récitation d’une prière religieuse dans l’enceinte citoyenne d’une réunion d’un conseil municipal au Québec (à Saguenay). D’autres municipalités se sont volontairement conformées à ce jugement, précédé d’ailleurs (dans le même sens) par celui du Tribunal des droits de la personne.
L’État limite même la liberté religieuse dans la vie privée : il n’accepte pas les pratiques religieuses qui portent atteinte à l’intégrité de la personne, telle l’excision (bien qu’il accepte toujours la circoncision). Il interdit la polygamie, tandis qu’il permet l’avortement et la contraception. Il semble acquis que l’on puisse restreindre la liberté de religion pour des raisons de santé, d’identification formelle ou même d’égalité citoyenne.
De plus, le port de signes « convictionnels » est banni dans de nombreuses situations professionnelles. La plupart du temps, personne ne peut porter un macaron affichant une préférence politique ou philosophique. Par exemple : « Caquiste pour toujours ! » ou « Athée et fier de l’être ! ». Le port d’un signe affichant sa préférence convictionnelle contribue à diviser la société plutôt que de la rassembler autour d’une citoyenneté commune. Il participe parfois à une certaine ségrégation religieuse, souvent ethnique. Ajoutons qu’il y a inégalité d’influence religieuse favorisant certaines religions, celles qui imposent le port de signes religieux en tout temps, alors que d’autres, par discrétion, ne le font pas.
Le privilège d’afficher son option religieuse devrait-il se conformer aux limites imposées au port d’autres signes convictionnels ou mérite-t-il d’en être exempté parce qu’il concerne la religion ? Le port d’un signe religieux est-il vraiment différent de celui d’un signe politique ou d’un signe philosophique ?
La liberté de conscience
La notion de « liberté de conscience » dénote la possibilité de choisir librement les valeurs fondamentales qui guident une vie. Elle suppose donc une connaissance suffisante d’enjeux sociétaux et une pensée critique suffisamment développée pour décider par soi-même. Elle garantit le droit de choisir une religion particulière et d’en changer ou de n’en avoir aucune.
Le port d’un signe religieux par un enseignant ou une enseignante (croix, voile, turban, kippa, etc.) pourrait restreindre la liberté de conscience d’un élève — dans le sens qu’il indique clairement l’option religieuse choisie par son enseignant. Rappelons qu’au Québec, il n’y a pas si longtemps, on a enlevé le crucifix du mur de la classe pour protéger la liberté de conscience de l’enfant en développement. La transmission du savoir n’a pas à se préoccuper des croyances, sauf pour les identifier en tant que telles et, au besoin, les critiquer.
Plusieurs ont soutenu que le signe religieux n’exerce pas l’influence importante que certains lui accordent. Si leur enseignant du primaire ou du secondaire en portait un, cela n’aurait pas changé leur propre comportement. Une telle remarque demeure anecdotique ; elle n’a pas de poids statistique. Par ailleurs, d’autres ont affirmé exactement le contraire. Seules des études exhaustives comprenant de milliers d’élèves (et avec groupe de contrôle) pourraient indiquer une tendance claire — dans un sens ou dans l’autre —, mais elles ne semblent pas encore avoir été faites au Québec.
D’autre part, si l’enseignant porte le signe d’un parti politique ou d’une conviction philosophique particulière, aucune étude n’a établi que cela aurait une influence significative sur ses élèves. Pourtant, c’est bel et bien interdit. On estime que cela porterait atteinte à la liberté de conscience des élèves. L’enseignant a la liberté d’adhérer au parti politique qu’il juge le meilleur ou à la philosophie qui lui convient, mais il n’a pas la liberté d’afficher ses préférences en la matière. À cet égard, le foulard islamique est-il un signe religieux, un signe politique ou les deux à la fois ?
De plus, l’école a pour but principal d’enseigner des connaissances aux élèves et de développer leur esprit critique notamment en examinant les croyances et les idées reçues de toute nature. Le port d’un signe religieux annonce les croyances personnelles de l’enseignant et ainsi contrevient au devoir de réserve en lien avec la liberté de conscience de l’élève qui l’a constamment devant les yeux. Il lui intime aussi tacitement de ne pas examiner certaines croyances. Il lui signifie que l’enseignant accorde préséance à ses convictions religieuses sur sa mission éducative.
En outre, puisque le port de signes religieux revient souvent aux femmes, ne diffuse-t-il pas un exemple d’inégalité entre les femmes et les hommes ? Par exemple, les femmes seraient-elles immorales si elles ne sont pas voilées ? Une éducatrice musulmane en garderie pourrait enlever son voile devant les enfants, mais ne doit-elle pas le remettre si un père vient chercher sa fille ? Ne dit-on pas qu’une image vaut mille mots ? Un signe religieux transmet un message — sinon pourquoi le porter ?
À l’âge scolaire, il n’existe pas de petits « catholiques » ni de petits « musulmans » ni de petits « juifs » ni de petits « agnostiques » ni de petits « athées ». Les élèves ne peuvent être ainsi arbitrairement catégorisés. Les élèves ne doivent-ils pas pouvoir développer librement leurs connaissances et leur pensée pour éventuellement effectuer leur propre choix convictionnel ?
La réalité historique
L’histoire de religions est complexe et ponctuée de rebondissements. Selon les époques et les régions, des périodes de relative paix entre les communautés pratiquant différentes religions suivent d’autres périodes de divisions, de discriminations, de conflits et même de massacres. Cela se poursuit même aujourd’hui dans un certain nombre de situations : bouddhistes et musulmans au Myanmar, hindous et musulmans en Inde, catholiques et protestants en Irlande du Nord, jihad islamique, etc. Sans compter que presque toutes les grandes religions sont misogynes et homophobes.
La religion a sûrement de bons côtés. Elle constitue une force de cohésion, à l’intérieur d’une tribu ou d’une communauté, par des rites, des réunions publiques et des pratiques particulières. Elle offre à ses adeptes un code moral, un rapport à la nature et une réponse à la mort en promettant une vie éternelle dans un au-delà. Elle participe à des œuvres de charité et inspire des élans de générosité altruistes à plusieurs de ses membres.
Dans les pays où la tolérance religieuse est la norme, le principe de la laïcité de l’État et de ses institutions gagne du terrain. Certains espèrent une tolérance religieuse universelle fondée sur le multiculturalisme : l’État respecte toutes les croyances de ses citoyens et n’en favorise aucune, sauf souvent pour accommoder certaines pratiques reliées aux fêtes religieuses, aux restrictions alimentaires, aux lieux de prière, aux taxes et impôts à payer, etc.
D’autres estiment que l’État n’a pas du tout à se mêler d’affaires religieuses. Il n’a pas à s’en préoccuper, misant sur la citoyenneté et l’égalité de tous sans égard à leurs pratiques convictionnelles. La religion demeure une affaire privée, comme c’est le cas pour les diverses associations de citoyens, tels les sceptiques, les athées ou les humanistes. Ces derniers considèrent que les représentants de l’État devraient demeurer neutres en matière de convictions philosophiques et n’afficher aucun signe révélant leurs préférences idéologiques ou religieuses. C’est aussi la première fois dans l’histoire que, dans les pays occidentaux, tant de religions se côtoient sur un même territoire et que la laïcité ou la neutralité de l’État devient nécessaire pour vivre en paix.
Certaines démocraties ont récemment voté des lois qui interdisent le port de signes religieux pour les enseignants. Mentionnons la France, la Belgique, la Suisse, la Norvège et certaines provinces de l’Allemagne. Par ailleurs, de nombreux pays, autant européens que musulmans, interdisent le voile intégral en tous lieux. Même si le contexte migratoire et la composition ethnique de ces pays sont différents de ceux du Québec, on pourrait tirer des leçons de l’application de ces interdits. On rapporte aussi qu’en France une forte majorité de la population musulmane (et encore plus non musulmane) soutient aujourd’hui ces mesures.
Effets de l’interdiction
Au Québec, interdire le port de signes religieux durant les heures de travail pour certaines personnes en autorité devrait avoir un effet minimal puisque celles qui portaient un tel signe avant le dépôt du projet de loi pourront continuer cette pratique. Cette mesure bloquera malheureusement l’accès aux postes visés pour ceux et celles qui pourraient être nouvellement engagés ou promus, s’ils ou elles estiment devoir garder leur signe religieux durant leur futur travail. Les emplois régis par la nouvelle loi incluent notamment les policiers, les juges, les avocats, les directeurs d’école et les enseignants aux niveaux primaire et secondaire.
Cette loi porte atteinte au droit de s’adonner à certaines pratiques religieuses dans des circonstances particulières. Elle n’enfreint pas la liberté de conscience des employés puisqu’elle n’a pas pour but de changer leur option religieuse. Elle ne leur demande que de sursoir à l’affichage de leur conviction spirituelle durant leur travail. Elle exige une apparence de neutralité lorsqu’ils rendent un service au nom de l’État. Les personnes autant que les lieux participent à la mise en place d’un contexte neutre.
Pour les enseignants, elle tente d’éliminer l’influence qu’aurait un signe religieux sur la liberté de conscience des élèves. Certains parents seront aussi sans doute soulagés de constater que leur enfant aura moins de chances d’être troublé par un signe religieux contraire à leurs convictions. Ils apprécieront un climat neutre à l’école, maintenant ainsi l’égalité de traitement des convictions fondamentales. Ajoutons que l’effet sur les enseignants pourrait être minimal puisque, s’ils tiennent à porter un signe religieux en classe, ils peuvent aller enseigner dans une école privée québécoise ou dans une autre province.
D’autre part, certains avancent que des enfants exposés à des signes religieux seraient peut-être mieux préparés à la réalité du vivre-ensemble en côtoyant des personnes manifestement issues de multiples religions. Il y a une grande variété de croyances dans notre monde. Une exposition à cette diversité en classe contribuerait à éveiller leur intérêt à ce fait et augmenterait leur ouverture et leur tolérance religieuses.
Lors de la proclamation d’une loi régissant le port de signes religieux, on déplore parfois une montée de la violence verbale et d’incidents haineux envers certains groupes qui affichent ouvertement leur religion. Certains extrémistes (religieux ou antireligieux) peuvent aussi être réconfortés dans leur fanatisme particulier et poser des gestes d’intimidation regrettables. Un tel climat social pourrait aussi retarder l’intégration des minorités visées qui auraient tendance à se replier sur elles-mêmes.
Bien sûr, il y a aussi des gens qui ont émigré au Québec en espérant vivre sans fondamentalisme religieux, car ils ont vu à quels les excès il conduit. Ajoutons aussi qu’une telle interdiction pourrait aider ceux et celles qui ne portent pas un signe religieux par véritable choix, mais à cause d’une forte pression sociale de leur famille ou de leur communauté. Cette loi pourrait aussi réduire l’influence des fondamentalistes religieux intolérants d’autres pays, qui se sont donné pour mission d’endoctriner leurs concitoyens et de propager ailleurs leur vision politique de la religion.
En conclusion
Mesurer la valeur d’arguments opposés
Comme on le constate, cette loi soulève de nombreuses questions. Restreint-elle les libertés fondamentales sans que cela soit vraiment nécessaire ? Le bien commun l’exige-t-il ? La liberté de conscience des élèves est-elle menacée par l’affichage du signe religieux de l’enseignant ? Comment l’interdiction du port de signes religieux s’inscrit-elle dans l’histoire récente du Québec ? À quels effets peut-on s’attendre de l’application de cette mesure sur les élèves, sur les enseignants et sur la société en général ? Résumons quelques points saillants.
L’interdiction du port d’un signe religieux en classe restreint la liberté religieuse de l’enseignant. Bien sûr, mais toute liberté individuelle n’est évidemment pas absolue. Elle s’arrête là où elle brime les libertés d’autres individus. Les avis sont partagés sur l’importance à accorder à la liberté de religion de l’enseignant versus la liberté de conscience des élèves. À quel point afficher son option religieuse en classe contrevient-il au devoir de réserve de l’enseignant en regard de la liberté de conscience des élèves ? L’affichage religieux serait-il moins perturbateur que l’affichage d’un signe politique ou d’un signe philosophique, qui eux sont interdits en classe ?
L’apparence de neutralité recherchée ne concerne-t-elle pas autant les personnes que les lieux ? Rappelons que, dans un souci d’apparence de neutralité envers la liberté de conscience des élèves, les objets de culte ont été retirés des classes et les enseignants catholiques ont enlevé leur signe religieux durant leur travail. La présence de signes religieux dans les écoles irait à contrecourant de la volonté de déconfessionnalisation du système éducatif québécois entamée ces dernières décennies.
Il n’est pas facile d’évaluer l’impact d’une loi interdisant le port de signe religieux sur les élèves, les enseignants et la société en général. Pour les élèves, on peut affirmer que leur liberté de conscience en bénéficierait. Les autres personnes affectées seraient les futurs enseignants qui refuseraient d’enlever leur signe religieux durant leur travail ; ils n’auraient pas accès ou ne pourraient être promu à un poste d’enseignement ou de direction d’écoles publiques au Québec. La liberté de conscience des élèves serait-elle plus ou moins grande que celle d’une petite minorité de futurs enseignants ?
D’autre part, certains fanatiques pourraient se sentir soutenus par cette loi dans leur intolérance à l’égard de certaines communautés qui portent des signes religieux ostentatoires. Il appartient à l’État de tenter de minimiser cet impact pernicieux. Par ailleurs, ceux et celles qui sont (ou se sentent) socialement contraints de porter un signe religieux se sentiraient appuyés dans leur désir de s’en départir.
L’intégration des immigrants demeurera toujours un défi pour la société d’accueil. Les nouveaux venus ont souvent une langue et des coutumes différentes. Ce sont des obstacles que le temps tendra à réduire considérablement. Toutefois, le port d’un signe religieux ajoute un facteur de division de plus dont il est difficile de faire complètement abstraction. Ceux et celles qui, tout en étant profondément religieux, n’affichent pas de façon ostentatoire leur religion ont sans doute plus de chance de s’intégrer à l’ensemble de la population.
Il appartient à chacun de choisir les valeurs qui feront pour eux pencher la balance en faveur ou non de l’interdiction du port d’un signe religieux pour les nouveaux enseignants durant leur travail.